Conférences de l’Académie royale de peinture et de sculpture, tome I : 1648-1681

éd. de Jan Blanc, Christian Michel, Jacqueline Lichtenstein, Thomas Gaehtgens, et alii

Paris, Éditions de l’École nationale supérieure des Beaux-arts, 2006
456 pages, 2 vol.
ISBN-10 : 2840561905
ISBN-13 : 978-2840561903

L’accès aux sources est essentiel pour l’histoire de l’art. La recherche en archives est longue, complexe parfois en raison des difficultés à déchiffrer les écritures anciennes. La publication exhaustive et critique des Conférences données par les peintre de l’Académieroyale de Peinture et de Sculpture est donc une entreprise fondamentale, d’une utilité évidente car elle permet aux chercheurs de disposer d’informations jusqu’ici incomplètes ou difficiles d’accès. Elle est aussi l’occasion de remettre en cause bien des certitudes.
Contrairement à une opinion largement répandue, l’Académie n’a jamais imposé aux peintres une doctrine officielle. Bien au contraire, les débats qui avaient lieu en son sein montrent des positions extrêmement variées et contradictoires.

Dans son introduction, Thomas W. Gaehtgens rappelle ainsi que deux préceptes qui paraissent essentiels, la prédominance de l’Antique et la hiérarchie des genres, sont défendus de manière beaucoup moins stricte qu’on ne le pense par cette institution. Cette hiérarchie existe, bien sûr, mais elle n’est pas imposée par l’Académie, qui recevait en son seing tous les bons peintres qui le souhaitaient, quel que soit le genre qu’ils pratiquent. Il ne faut pas confondre en effet la position de Félibien, qui rejoint certainement celle de nombreux peintres, avec une doctrine officielle.

Une connaissance insuffisante des Conférences à travers celles qui furent publiées, très partiellement, par Félibien d’abord, puis par Henry Testelin est en grande partie la raison de ces interprétations fautives. Les remettre en cause de manière argumentée n’est pas le moindre intérêt de ces volumes. Ils obligent à revoir largement nos opinions sur le contexte qui présidait à la création artistique des XVIIe et XVIIIe siècles. Comme le rappelle également Thomas W. Gaehtgens, l’histoire de l’art au XIXe siècle pouvait trouver avantage à discréditer l’Académie. Les Goncourt le faisaient pour réhabiliter la peinture rococo qu’ils pensaient s’être développée contre cette dernière – ce qui est d’ailleurs largement faux. On pourrait ajouter que le XXe siècle, voulant défendre à tout prix la notion ambiguë de modernité, ne pouvait qu’aller dans le même sens et faire passer l’Académie, dont l’Ecole des Beaux-Arts fut l’héritière, pour un parangon de conservatisme.

Après un rappel de ce que fut la réflexion artistique des académiciens – et de l’opposition qu’il pouvait y avoir avec les critiques d’art qui n’étaient pas artistes eux-même, tels Diderot et La Font de Saint-Yenne, Jacqueline Lichtenstein et Christian Michel résument l’historique des différentes éditions des Conférences, expliquant les difficultés auxquels ils ont été confrontés, notamment la nature variée des sources disponibles (certaines conférences sont des originaux, d’autres des copies parfois remaniées, voire des versions imprimées). L’existence, dans certains cas, de plusieurs versions, complique encore le travail des transcripteurs qui ont dû faire des choix sur lesquels ils se justifient.

Chaque conférence est ensuite publiée dans l’ordre chronologique, accompagnée d’un appareil critique important. Les sources, la date de lecture et celles de relectures devant l’Académie, les éditions antérieures, la bibliographie, le devenir du tableau ou de la sculpture antique éventuellement étudié par l’académicien sont précisés. Les textes eux-mêmes sont largement annotés et commentés, et les principales variantes sont indiquées. Le tout est illustré des œuvres commentées. Lorsque le texte est purement théorique, comme par exemple celui de Bourdon sur la lumière, des tableaux de l’artiste auteur de la conférence permettent de rapprocher son art de ses idées.

Deux annexes complètent ces deux premiers tomes : un long texte d’Henry Testelin Sentiments des plus habiles peintres du temps sur la pratique de la peinture et sculpture, recueillis et mis en tables de préceptes avec six discours académiques et un tableau synoptique donnant trois versions différentes – et les commentaires de Félibien – de la célèbre conférence de Philippe de Champaigne sur Eliézer et Rébecca de Poussin, dont l’originale est complexe à reconstituer.

Pour conclure, notons que ces deux premiers volumes des Conférences – la publication doit se poursuivre – ont été publiés par l’Ecole nationale supérieure des Beaux-Arts avec la participation essentielle du Centre allemand d’histoire de l’art, véritable cheville ouvrière du projet. Ce centre, entièrement financé par l’Allemagne, notamment par de grandes entreprises et fondations d’Outre-Rhin (comme, dans le cas de ce projet, la Gerda Henkel Stiftung), est une espèce de miracle dans le paysage de l’histoire de l’art français. Créé et dirigé par Thomas W. Gaehtgens, il est à l’origine de nombreuses publications sur l’art français et l’art allemand, éditées en langue française. Quel meilleur symbole de l’universalité de l’histoire de l’art et de la coopération européenne dans ce qu’elle peut produire de mieux ?

[Compte-rendu publié par Didier Rykner, sur le site de la Tribune de l’art]

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